Si on prenait un peu aux riches, ça ferait combien pour les pauvres ?

Sur alternatives-economiques.fr  –  auteur Jean Gadrey
Question politiquement incorrecte quand on est gouvernés par des riches, mais je la pose.

En 2007, en France, les 10 % les plus riches avaient un « niveau de vie »
moyen de 50 778 euros par an et par « unité de consommation (uc) » ou «
équivalent adulte isolé » (voir ci-dessous), soit 4231 euros par mois.

Quant aux 10 % les plus pauvres, ils avaient en 2007 un niveau de vie par uc de 7698 euros, soit 641 euros par mois.

DONC 6,6 FOIS MOINS. Source de ces chiffres (Adresse du lien corrigée le 19 janvier)

Les enquêtes sous-estiment les très hauts patrimoines : l’Insee parle
pudiquement de la « difficulté à inclure dans l’échantillon les ménages
détenteurs des plus hauts patrimoines financiers »…

Décidons arbitrairement de prélever 10 % des revenus des 10 % les plus riches.
En moyenne. Car on peut (et on doit) faire du progressif, mais peu
importe ici. Il continueront à vivre très bien, merci. J’en fais partie,
je sais. Cela fait un prélèvement de 423 euros par mois EN MOYENNE par
uc (équivalent adulte).

Premier scénario. On transfère le tout aux 10 % du bas de l’échelle (le
premier « décile »), là aussi en attribuant plus à ceux qui ont le
moins.
Ils voient progresser leur niveau de vie moyen de 66 %, ce qui change
leur vie : ils passent en moyenne de 641 euros par uc, bien en dessous
du seuil de pauvreté (908 euros pour une personne seule en 2007) à 1064
euros par uc.

Second scénario. On peut (et on doit), en conservant la progressivité,
décider d’utiliser cette « redistribution solidaire des revenus » pour
améliorer le sort des 20 % du bas de l’échelle, à raison par exemple de
2/3 de la somme prélevée pour le premier décile (soit 282 euros par uc
et par mois), et 1/3 pour le second décile (dont le niveau de vie moyen
était de 938 euros par uc et par mois). On améliore alors le niveau de
vie du premier décile de 44 % (niveau de vie de 923 euros en moyenne à
l’arrivée) et celui du second de 15 % (1079 euros en moyenne à
l’arrivée).

Cet exercice hypothétique et abstrait – car il y a de nombreuses façons
possibles de réaliser de tels transferts de revenus, en passant en
partie par la réduction des inégalités de salaires et autres « revenus
primaires », et en partie par de vrais impôts et prestations sociales –
ne vaut que sur un point. Il prouve qu’en réduisant de façon modérée les
hauts revenus, on pourrait ERADIQUER LA PAUVRETE MONETAIRE EN FRANCE et
améliorer la situation matérielle de ceux qui sont un peu au dessus du
seuil de pauvreté, sans toucher aux revenus de l’immense majorité, et
sans invoquer le besoin de croissance. Le rapport entre les niveaux de
vie moyens des déciles du haut et du bas passerait de 6,6 (4231/641) à
4,1 (3808/923) dans le second scénario, celui qui se propose d’améliorer
le sort des 20 % du bas).

Si nos élites ne gravitaient pas, presque toutes, du côté des 10 % du
haut, et assez souvent du côté des 1 % les plus fortunés et de leurs
réseaux, il y a longtemps que cela aurait été envisagé. Qui plus est, ce
serait excellent pour la fameuse « relance de la consommation ».

Au fait, combien représenterait au total cette « redistribution solidaire » aux effets sociaux immenses ?

Une ponction de 5 078 euros par an et par uc (équivalent adulte) en
moyenne, pour environ 10 % d’un total de 41 millions d’uc, cela fait un
peu plus de 20 milliards d’euros. Mais à combien se monte la perte
annuelle de ressources fiscales liée aux réductions successives de
l’impôt sur le revenu depuis 2000, sans même parler d’autres cadeaux ?
Réponse : autour de 30 milliards d’euros, dont les deux tiers ont
bénéficié exclusivement aux 10 % les plus riches. Les deux tiers de 30
milliards, c’est… 20 milliards ! Calculs à la louche, mais pas besoin de
petite cuillère pour ces ordres de grandeur.
Il ne faut pas interpréter ce calcul comme une invitation à voir dans
l’impôt le seul grand outil de réduction des inégalités. Ce dernier a
beaucoup perdu en progressivité en France en trente ans, et donc
retrouver de la progressivité serait bien utile. Mais il est non moins
important d’agir sur les salaires et autres revenus « avant impôts ».

Pour mémoire. Il y a bien d’autres richesses à mieux partager que les revenus et les patrimoines monétaires :
– temps de travail et
– qualité du travail,
– temps libre,
– travail domestique et familial,
– libertés de choix de vie, etc.

Les inégalités sociales sont multidimensionnelles et cumulatives et
elles ne s’expliquent pas toutes par les inégalités de ressources
monétaires.

Retrouver des ressources pour l’action publique via des impôts plus
élevés (en moyenne) mais plus justes et plus progressifs est
indispensable pour bien d’autres motifs que la lutte contre la pauvreté.

Je ne vais pas ici dresser une liste de politiques publiques en attente
de moyens, mais la plus importante à long terme est sans doute celle qui
concerne l’environnement.

Et, à court terme, c’est la politique publique de l’emploi qui devrait
être prioritaire en relation avec celles concernant « l’exclusion » et
la pauvreté.

En finir avec les heures supplémentaires défiscalisées et avec les
réductions de l’emploi public, créer massivement des emplois aidés de
bonne qualité, soutenir et encourager les très nombreuses associations
employeuses contraintes aujourd’hui ou demain de mettre la clé sous la
porte alors qu’elles rendent des services d’utilité sociale, réduire de
façon équitable la durée du travail partout où elle est trop longue,
etc.
Il faut savoir en complément que la progression des patrimoines des
déciles supérieurs a été telle entre 1997 et 2003 (plus de 5,5 % par an
en moyenne en euros courants, donc plus de 3,5 % en euros constants)
qu’un prélèvement de 1 % par an ne les aurait pas empêchés de croître
vivement sur cette période, et il ne fait guère de doute que ce constat
serait également vérifié jusqu’en 2009.

À nouveau, cet exercice ne donne pas les clés concrètes d’une politique
fiscale juste sur le patrimoine, les successions, etc. Mais les ordres
de grandeur des « réserves de ressources » sont utiles. L’ISF, qui est
une vraie passoire, n’a rapporté que 3,8 milliards d’euros en 2008.

 

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