Jeremy Rifkin, l’Internet des objets et la société des Barbapapa

Par Jean Gadrey

On savait depuis son livre sur la troisième révolution industrielle, mais cela se confirme avec son dernier livre (« La société du coût marginal zéro ») que Jeremy Rifkin envisageait l’avenir radieux de la production et de la consommation d’objets de sa future société d’hyper abondance sur le mode de « l’Internet des objets » : des imprimantes 3D partout, permettant à chacun de produire à domicile ou dans de micro-unités d’innombrables objets matériels de la vie quotidienne, jusqu’à des « voitures imprimées », en étant guidé par des programmes en ligne (logiciels gratuits), moyennant divers matériaux de base, plastiques souvent, mais aussi « ordures, papier recyclé, plastique recyclé, métaux recyclés.. » (voir ce court entretien).

On a depuis longtemps L’INTERNET DE L’INFORMATION, mais deux autres grands réseaux viendraient s’y connecter pour former le système de production du futur. D’abord celui de l’énergie, où « des centaines de millions de personnes produiront leur propre énergie verte à domicile » (automobiles à piles à hydrogène, habitations à énergie positive…), et la partageront entre eux sur un « INTERNET DE L’ENERGIE », avec l’hydrogène partout comme moyen de stockage. Et enfin cet « INTERNET DES OBJETS », qui aurait exactement la même propriété économique : à terme, un coût négligeable.

Ce système hypothétique d’abondance planétaire à coût très faible repose sur une hypothèse centrale sans laquelle il ne tient pas debout : les énergies (renouvelables) vont « devenir pratiquement gratuites » à terme. Aucun autre « spécialiste » que Rifkin ne dit cela dans le monde ! Tous disent que l’énergie restera chère, renouvelable ou pas, parce que certes le soleil et le vent sont gratuits, mais les panneaux photovoltaïques, les éoliennes, les réseaux électriques intelligents et toutes les autres techniques, exigent des matériaux, des métaux et des terres rares qui sont et seront chers, et même de plus en plus. Cela ruine le modèle techno-économique « hors-sol » de Rifkin, aussi bien pour cette nouvelle production 3D que pour sa vision de robots prenant la place de l’essentiel du travail humain.

[Ajout du 6 octobre : des échanges faisant suite à ce billet me conduisent à ajouter un argument qui figurait dans mes billets de 2013 et dont l’oubli est dommageable ici. Ce n’est pas seulement en raison du coût supposé déclinant de l’énergie que l’hypothèse économique de Rifkin – le coût marginal zéro – prend l’eau. C’est aussi parce que chez lui tous les matériaux de la production d’objets ou de services, imprimantes 3D ou robots à l’appui, seraient eux aussi disponibles à un coût faible et décroissant. Cette seconde hypothèse est peut-être encore plus « insoutenable ». Car d’une part, lorsqu’il lie cette propriété à la possibilité de recycler tout, il passe sous silence les coûts du recyclage et les pertes de matériaux en route. Et surtout, si l’abondance matérielle mondiale est visée, il faudra de toute façon beaucoup plus de matériaux qu’aujourd’hui, le recyclage n’ayant pas la propriété magique de faire croître les matériaux recyclés. On retrouvera très vite tous les « pics » et tous les coûts croissants de l’exploitation de la nature]

Bien entendu, presque tous les mythes reposent sur des bouts de vérité et, dans le cas présent, de telles imprimantes existent bel et bien et vont se diffuser. Mais en faire la base principale de la production et de la consommation du futur est un conte de fées high tech, au demeurant pas du tout féérique sur le plan écologique vu la débauche d’énergie et de matières que sa généralisation impliquerait.

Ce qu’il a de formidable avec le conte de fées des IMPRIMANTES 3D PARTOUT ET POUR TOUS, c’est que, de même que l’Internet de l’énergie reposerait sur des énergies renouvelables disponibles en abondance à un coût quasi nul, de même, les objets que vous fabriqueriez un jour seraient recyclables et leurs composants réintroduits dans ces imprimantes pour fabriquer d’autres objets selon votre bon plaisir et vos goûts du jour. Les objets eux aussi seraient renouvelables pour pas un rond. C’est ce que Rifkin a retenu de l’économie circulaire pour la mettre au service de ses contes de fées.

Cette plasticité infinie des objets et des formes ne vous rappelle rien ? Elle me fait furieusement penser aux sympathiques personnages des Barbapapa, se transformant à coût nul en n’importe quel objet à l’instar d’une pâte à mdeler (image).

La société du coût marginal zéro, c’est la société des Barbapapa ! C’est sans doute ce qui la rend aussi sympathique, au point que Télérama, que j’apprécie et qui nous a habitués à plus d’esprit critique, est tombé dans le panneau en consacrant un gros dossier enthousiaste aux idées de Rifkin dans son dernier numéro. Il faut dire que Rifkin sait faire rêver ceux qui contestent l’ordre actuel, ceux qui se demandent en particulier comment dépasser le capitalisme. Rifkin leur offre une solution clés en main : la technologie va s’en charger !

Quand Télérama et d’autres mettent en avant ce qu’il y a de plus sympa chez Rifkin, le rôle des « communs », le dépassement de la propriété, le partage, l’économie collaborative, pourquoi ne creusent-ils pas le modèle techno-économique ahurissant qui chez lui conditionne tout cela ? N’y a-t-il pas d’autres voies, celles d’une société post-croissance non moins solidaire, non moins axée sur les biens communs à préserver, qui émerge dans le « million de révolutions tranquilles » de Bénédicte Manier, dans les « villages Alternatiba » et ailleurs, sans délire high tech et productiviste ?

Je termine par une remarque d’économiste banalement matérialiste et stupidement attaché aux faits : la part de la consommation de biens susceptibles d’être fabriqués avec des imprimantes 3D « à une échéance prévisible » (une notion refusée par les futurologues, qui voient bien au-delà du raisonnablement prévisible, ce qui leur permet de prendre beaucoup de libertés avec les contingences matérielles…) représente à mon sens, en étant très « optimiste », moins de 10 % de la « consommation effective » des Français aujourd’hui. Cette dernière est composée à plus de 70 % de services et à environ 10 % de biens agricoles et alimentaires, autant de productions qui échappent pour l’essentiel à la logique de l’impression 3D. Je fonde cette estimation sur le tableau détaillé de la structure de la consommation effective des ménages selon l’Insee.

Vous trouverez d’ici peu un court article que j’ai écrit pour « 1 hebdo » sur l’avenir du travail selon Rifkin. J’y ajoute pour mémoire ces billets de mai 2013, mais comme le nouvel opus de JR est très largement une reprise des précédents, je n’ai rien à y ajouter ou retrancher.

Pour une interview récente, détaillée et explicite de Rifkin, voir ce lien.

ANNEXE : deux extraits de mes billets de 2013

« Contrairement à ce que prétend Rifkin, LES ÉNERGIES RENOUVELABLES NE VONT PAS « DEVENIR PRATIQUEMENT GRATUITES » à un horizon prévisible. Tout juste peut-on dire, avec négaWatt et bien d’autres, qu’elles vont probablement devenir à moyen terme moins coûteuses que les énergies fossiles et que le nucléaire (si son prix inclut tous ses coûts mesurables, sans parler de ses risques non quantifiables en monnaie). L’ÉNERGIE RESTERA CHÈRE, et c’est une bonne chose quand on voit ce qu’a produit la civilisation du pétrole abondant et bon marché. L’analogie constante que pratique Rifkin entre l’énergie et l’information (dont en effet les prix de collecte et de diffusion ont spectaculairement chuté avec l’informatique et Internet) est écologiquement et économiquement indéfendable. Cela ruine son modèle économique implicite.

Comme tous les scientistes, Rifkin s’en sort en évoquant brièvement, à propos des « terres rares », des innovations parfaitement hypothétiques permettant de mettre au point des substituts peu coûteux : des « métaux alternatifs », voire des « substituts d’origine biologique » grâce aux « biotechnologies, à la chimie durable et aux nanotechnologies » Je ne doute pas que des recherches soient en cours, avec des bouts de solutions. Mais on nous a trop souvent fait le coup des technologies-du-futur-qui-vont-tout-résoudre et cela n’a pas empêché pas la « grande crise » écologique de s’approfondir. Par ailleurs, les substituts à la nature ne sont jamais gratuits, ils ont des effets écologiques et humains pervers, on le voit avec les agrocarburants. S’il faut en passer, après ces derniers, par de futurs « agro-minerais » ou « bio-terres-rares », les terres arables d’une planète déjà en surcharge écologique n’y suffiront pas. »

« Rifkin s’oppose clairement aux appels à la sobriété et encore plus à l’objection de croissance. La TRI (troisième révolution industrielle) est une modalité de croissance supposée verte.

Il est évident qu’il séduirait beaucoup moins les grands de ce monde s’il prônait la sobriété matérielle et l’objection de croissance. Il n’en est rien, bien au contraire. SA TRI EST EN RÉALITÉ HYPERMATÉRIELLE, HYPERCONSUMERISTE ET HYPERPRODUCTIVISTE, comme conséquence de son hypothèse intenable de quasi gratuité de l’énergie à terme et de son oubli délibéré des pics matériels (minerais, terres arables, forêts, eau douce…) qui nous attendent et qui ont commencé à faire sentir leurs effets. Il n’a tenu aucun compte des constats précis de Tim Jackson et de bien d’autres sur ces pics. Il réussit même l’exploit de ne jamais citer Jackson dans ses abondantes notes et références ! Il s’agit à mes yeux d’une imposture intellectuelle, mais aussi d’un choix stratégique pour refuser un scénario de « prospérité sans croissance ». C’est sans doute le prix à payer pour que le gotha vous écoute et vous paie. C’est très cher payé en termes d’éthique scientifique. »

Cet article a été posté le Dimanche 28 septembre 2014 dans la catégorie Les derniers articles. Vous pouvez envoyer un commentaire en utilisant le formulaire ci-dessous.

 

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