Climat : urgent besoin d’un ouragan citoyen pour renverser la table des négociations !

23 octobre 2015 |  Par Maxime Combes

Au moment où le plus puissant ouragan de l’histoire jamais enregistré frappe les côtes mexicaines, la session de négociations de l’ONU qui s’achève à Bonn illustre une fois de plus l’urgent besoin d’un ouragan citoyen pour éviter le chaos climatique que préparent, en toute connaissance de cause, les Etats.

A l’ouverture des négociations, trois scénarios étaient sur la table : le très mauvais texte proposé par les co-présidents de la négociation (voir notre analyse ainsi que le CP d’Attac France) pouvait être accepté ou rejeté en bloc, ou bien pouvait s’ouvrir un houleux processus de modifications. C’est la troisième option qui l’a emporté, dans un cafouillis indescriptible. La dernière possibilité d’arriver à Paris avec un texte de négociations resserré et compréhensible, tel que le souhaitaient François Hollande et les négociateurs français, s’est envolée.
Voici un premier retour, non exhaustif, sur cette semaine de négociations et les enseignements que nous pouvons en tirer.

Vers un apartheid climatique ?
La semaine s’est ouverte sur un énorme coup de gueule des pays du G77, qui regroupe près de 135 pays du Sud : il n’était pas question pour eux d’accepter le très mauvais texte de négociations, rapidement renommé « US text » (texte américain) tant il était déséquilibré au profit des intérêts défendus par les Etats-Unis et les pays du Nord. Vécu comme une offense, ce texte a permis au G77 de réaffirmer son unité que certains voyaient voler en éclat à l’approche de Paris. C’est donc à Bonn que s’est joué Retour vers le futur version 2015 : une très forte opposition entre pays du Sud et pays du Nord s’est à nouveau exprimée, opposition qui avait eu tendance à se réduire les années passées.

La représentante sud-africaine du G77, Nozipho Mxakato-Diseko, a même affirmé que la non inclusion des propositions des pays du Sud dans le texte initial ressemblait fortement à ce qu’il se passait dans le régime d’apartheid en Afrique du Sud quand « les Noirs devaient justifier pourquoi ils avaient le droit de voter ». Malgré les réticences, les pays du G77 ont obtenu gain de cause et le reste de la semaine a été dédié à compléter le texte initial et rajouter les propositions manquantes dans les différents chapitres du texte.

Des ONG et associations exclues des négociations

Cette semaine de négociation restera marquée par le refus du Japon – et d’autres Etats du Nord – d’accepter la présence d’observateurs (ONG, associations, syndicats, etc.) dans les réunions où se déroulent les négociations. Malgré les demandes réitérées des délégués des pays du Sud, et notamment de la Malaisie, les pays du Nord ont importé dans les négociations sur le réchauffement climatique des méthodes utilisées dans les négociations commerciales où il est bon ton de cultiver le secret et de négocier derrière des portes closes. Le processus de négociation n’est alors plus transparent, inclusif et démocratique et il ne permet pas à certains pays du Sud, disposant d’un petit nombre de négociateurs aguerris, de s’appuyer sur l’expertise citoyenne. Qui plus est lorsque plusieurs réunions de travail se déroulent en même temps, au nom de l’urgence de la négociation.(voir également ce reportage de France 3)

INDC : Incapables de Neutraliser les Dérèglements Climatiques !
Cette semaine à Bonn a permis de mettre en lumière le décalage abyssal existant entre l’urgence climatique et la réalité des engagements des Etats. Une nouvelle étude, réalisée par les ONG, associations et syndicats, analyse le contenu des contributions volontaires que les Etats ont rendu publiques dans la perspective de la COP21. Les résultats sont sans équivoque : les contributions volontaires des Etats (INDC dans la novlangue onusienne) sont inacceptables car elles préparent un réchauffement climatique supérieur à 3°C et elles ne sont absolument pas équitables (voir notre article). Un verdict bien éloigné des commentateurs qui laissent entendre que les Etats seraient sur la bonne voie en matière de lutte contre les dérèglements climatiques.

Dans une nouvelle étude, l’IDDRI, anciennement dirigée par Laurence Tubiana, l’actuelle négociatrice en chef de la délégation française, confirme – sans doute à ses dépends – la très forte critique qui peut être faite des INDCs. Ne tenant pas compte des exigences scientifiques ou des principes de justice, ces INDC nous éloignent considérablement (courbe rouge) des trajectoires pour rester en deçà des 2°C comme le montre le graphique suivant, tout en hypothéquant gravement toute possibilité d’y revenir après 2030 (courbe orange) : il faudrait atteindre après 2030 des taux annuels de réduction d’émissions trois à quatre fois supérieurs aux taux actuels.

Coup de théâtre !

Jeudi soir, les co-présidents de la négociation n’ont rien trouvé de mieux que de débuter une séance plénière alors que le G77 n’avait pas fini la sienne. Aucun des chefs de délégation n’était donc présent en séance. Après avoir proposé un texte déséquilibré, refusé d’ouvrir les sessions de négociation aux observateurs, les co-présidents ont fait comme s’ils pouvaient débuter une séance plénière sans la présence de 135 Etats membres de l’ONU. On croit rêver. Le peu de crédibilité qu’ils pouvaient espérer avoir conservée s’est désormais évaporée. De quoi irriter plusieurs délégués de pays du Sud qui n’hésitent plus à demander publiquement si les erreurs déplorables commises pendant les négociations de Copenhague allaient être répétées à Paris. Cela devient « reaaaally nasty » pour reprendre le terme de la déléguée du Venezuela, jamais avare de bons mots.

La chirurgie a ses limites

Lundi, quand il a été accepté que des options manquantes soient rajoutées au texte, il ne devait s’agir que « d’inclusions chirurgicales » – nouvelle preuve de la capacité infinie des négociateurs à inventer tout et n’importe quoi. Au final, après 4 jours d’inclusion, le texte a été charcuté assez largement. Un grand nombre d’options ont été réintroduites. Une première indication est donnée par le nombre de pages : le (mauvais) texte présenté lundi, de vingt pages, a finalement grossi pour atteindre 55 pages. Soit guère moins que le texte de 60 pages dont disposaient les négociateurs à la sortie de la précédente session de négociations, en septembre dernier. Voilà donc à nouveau cinq journées de négociation gaspillées. Depuis la conférence de Durban de 2011 qui a fixé le mandat pour Paris, nous en sommes à 85 jours de négociation, soit presque trois mois complets !

Que retenir sur le fond du texte ?

Avec 55 pages de texte, l’essentiel des options portées par les Etats sont à nouveau dans le texte. C’est d’ailleurs le point principal : ce texte ne comporte que des options et des bouts de phrase entre crochets, c’est-à-dire non tranchées. A lire ce texte, on se demande si les négociations ont véritablement commencé. Tout est à trancher mais cela ne signifie pas que « tout est possible comme » l’expriment déjà des adeptes du wishful thinking, compensant leur déception par un enthousiasme délirant. Les options nécessaires pour répondre efficacement aux dérèglements climatiques et opérer une vaste transition énergétique mondiale ne se trouvent toujours pas dans ce texte : aucun pays n’a réintroduit le terme « énergies fossiles » – ne serait-ce que pour réduire les subventions publiques que le secteur reçoit – pas plus que le terme « énergies renouvelables ». Ennuyeux..

On nous rétorquera, à nouveau, qu’il ne faut pas attendre de la COP21 ce qu’elle ne peut décider. Fort bien. Regardons le cœur du sujet. Aucune certitude n’existe aujourd’hui sur le simple fait que les Etats aient l’obligation de revoir régulièrement à la hausse leurs objectifs de réduction d’émission. Ce qui devrait pourtant être une base de l’accord de Paris. Les discussions de la semaine sont également fort utiles pour comprendre ce que veulent obtenir les pays riches, Etats-Unis et Union européenne en tête. On se rend alors compte qu’ils sont totalement rétifs à l’idée de mettre de nouveaux financements publics additionnels sur la table, tout comme ils refusent de s’engager sur des objectifs de long terme à ce sujet. Pire. Certains d’entre eux voudraient que le dispositif « Loss and damages », qui permettrait aux pays victimes des conséquences des désastres climatiques de faire appel à un dispositif dédié, ne voit pas le jour.

En résumé, on peut dire que les pays du Nord répètent inlassablement que le monde a changé – pour indiquer que l’émergence de la Chine, l’Inde, le Brésil, l’Afrique du Sud comme des puissances économiques change la situation par rapport à 1992 – mais que leur manque d’ambition reste lui, globalement inchangé. Faudra-t-il un ouragan citoyen à Paris pour changer la donne et renverser la table des négociations ?

Maxime Combes, économiste et membre d’Attac France.

Il publie Sortons de l’âge des fossiles ! Manifeste pour la transition, Seuil, coll. Anthropocène et il a co-coordonné Crime Climatique Stop ! L’appel de la société civile, Seuil, Anthropocène.

@MaximCombes sur twitter

Tous les commentaires

23/10/2015, 21:55 | Par Charles-Hubert de Girondiac en réponse au commentaire de bernard vaissiere le 23/10/2015 à 19:37

Sur France culture ce matin discussion sur l’insuffisance des ressources financières mises en oeuvre pour “lutter” contre la destruction de la planète. Ce discours reste celui de la “finance”, organisation criminelle au service du “profit” et non du développement.

C’est précisément la financiarisation, le passage obligé et névrotique de toute décision par le canal de la “profitation” qui conduit au désastre actuel. Considérer qu’il faut mobiliser les “milliards” est faire appel aux criminels eux-mêmes et leurs clients. Demander aux saoudiens de fermer leurs puits ou aux traficants de cocaïnes de lutter contre la drogue est exactement ce qui s’est passé à la cop.

Ce ne sont pas les milliards qu’il faut réquisitionner, mais des peuples libérés de l’argent et fonctionnant autrement. C’est hors de la pensée financière actuelle mais en actes organisés qu’il faut penser le développement à venir. La lutte contre la destruction ne peut venir que de la disparition des destructeurs, impliquant, conséquence inévitable, la confiscation de toute forme de pouvoir lié à l’argent: annulation bancaire des fortunes toxiques pour le bien commun, confiscation des biens d’individus dangereux, etc etc.La première étape est la transparence absolue de la situation de pouvoir, EXIGIBLE IMMEDIATEMENT EN DEMOCRATIE, des actions de ce pouvoir (toute décision obscure, non clairement explicité, communiquée, non comprise par les personnes impliquées directement ou indirectement est ILLEGALE) et le retour à un fonctionnement démocratique dans lequel chacun est libre tant qu’il ne nuit pas à l’Autre.

3/10/2015, 21:53 | Par pascal gerin-roze

Bonsoir,

Un ouragan citoyen serait effectivement un bon moyen de parvenir à des décisions fermes et équitables…Malheureusement, l’indicateur et le financement annoncé en guise de toute méthode n’est pas seulement une méthodologie… Elle complexifie la compréhension de ce qui nous arrive au point de démobiliser tout citoyen lambda. Les pays pauvres s’insurgent … ce sont finalement eux qui font office de citoyens.

Les Etats riches sont en réalité venus préserver les privilèges des plus puissantes firmes de la planète, celles qui polluent et qui grace à “l’économie carbone” pourront encore polluer en payant. Tels que se présentent les choses concrètement….

Nous voyons les grosses firmes industrielles gagner du temps que leur accorde les “nordistes”… ils vendront leurs dernières productions polluantes à bas coûts vers le sud une fois l’ensemble du nord sorti de l’ancien mode de production polluant.

L’apartheid ce n’est pas seulement celui là… Ceux qui n’auront pas eu les moyens d’isoler continueront de s’exposer au réchauffement… ce peut être une nouvelle génération de pauvreté, comme une nouvelle cartographie des zones polluées et des zones saines.

Il est à redouter que certains puissants de ce monde s’imaginent que le réchauffement fera comme le nuage de tchernobyl s’arrêtant à la frontière… Ou… que des réserves ou ghettos de riches s’établissent dans des zones plus tempérées.

Avec une telle inconséquence, une telle détermination à refuser le partage, il faut s’attendre à une crise humaine dont le début sous nos yeux n’est qu’une pâle entrée en matière. Les déplacements, l’impréparation devant les submersions, l’inadaptation des habitats, et l’empêchement de l’autonomie énergétique risquent bien de mener une grande partie de

bonjour Charles

si vous en avez le temps jetez un oeil à cela

http://blogs.mediapart.fr/blog/pascal-gerin-roze/231015/une-vraie-contribution-pour-le-climat-la-station-service-de-demain#comment-7074353

 

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