REVENU de BASE (suite, au FOND !)

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Revenu de base : une défense inconditionnelle de la croissance économique et des actionnaires

[Une version plus courte de ce texte a été publiée dans le N°140 du journal La Décroissance, avril 2017]

En introduction de son texte « Comment rendre le revenu inconditionnel écologiste, socialiste, et démocratique » (février 2017 disponible à https://reporterre.org/Comment-rendre-le-revenu-inconditionnel-ecologiste-socialiste-et-democratique), Michel Lepesant, après avoir affirmé qu’un « grand nombre » de partisans de la décroissance sont favorables au revenu inconditionnel (RI), a l’honnêteté de préciser que certains d’entre-eux refusent toujours cette mesure, même parée de ses plus beaux atours. J’en fais partie et souhaiterais expliquer pour quelles raisons.

Je discuterai pour cela les trois qualificatifs retenus par M. Lepesant pour caractériser le revenu inconditionnel suffisant qu’il défend : « écologiste, socialiste, démocratique ».

Socialiste ?

Lisant sous sa plume que la « valeur travail » n’est qu’une vulgaire « fable bourgeoise », je me pris quelques instants à douter de la nature « socialiste » de sa défense du RI. Il est vrai que ce traitement particulièrement désinvolte du travail est un des lieux communs de la pensée écologiste. Faute de place pour plus ample discussion, je me bornerai ici à deux précisions.

Premièrement, sur le plan de l’analyse économique, les économistes tardifs de la bourgeoisie n’ont jamais défendu la « valeur travail » des marchandises, mettant en avant au contraire « l’utilité » comme fondement de la valeur. Ce récit capitaliste n’est en rien surprenant dans la mesure où reconnaître que le travail est seul à l’origine de la valeur économique (et c’est bien le cas en effet, ainsi que le théorisaient les premiers libéraux dits « classiques ») aurait pour conséquence redoutable que les revenus de la propriété lucrative (loyers, intérêts, dividendes, rentes) apparaîtraient pour ce qu’ils sont : un prélèvement sur la valeur économique produite par le travail d’autrui. Un « vol » disait le camarade Proudhon, remarquable quant à sa façon d’aller directement au fait. C’est pourquoi non seulement le mouvement ouvrier révolutionnaire a défendu le travail mais il l’a même inventé. A l’origine en effet, pour les capitalistes, le « travail » n’existe pas et il est bon qu’il en soit ainsi. Les capitalistes sont d’honnêtes marchands qui commandent des marchandises fabriquées dans des ateliers. Si les propriétaires de ces ateliers doivent exploiter des gamins de six ans pour leur livrer la marchandise au tarif négocié, c’est leur affaire ! Cette exploitation est invisible tant que la catégorie « travail » n’existe pas. Les meneurs des célèbres canuts lyonnais du début du XIXe siècle étaient d’ailleurs chefs d’atelier et se battaient pour un juste tarif pour les marchandises qu’ils livraient à leurs commanditaires. Sans le mouvement ouvrier, le capitalisme ne serait qu’affaire de négociations commerciales. Le mouvement ouvrier a déchiré le voile du « juste commerce » pour montrer ce qu’était la réalité : l’exploitation économique féroce d’êtres humains. L’Association internationale des travailleurs a construit la figure du travailleur et l’abstraction du travail pour mener le combat contre les capitaliste et le capital. Si nous bénéficions encore d’un droit du travail, d’une Sécurité sociale, du statut de la fonction publique, etc., c’est aux travailleurs organisés et révolutionnaires qu’on le doit. C’est pourquoi il est très surprenant de lire sous la plume de tant de « révolutionnaires » (M. Lepesant, A. Jappe, le « comité invisible »…) que le travailleur et le travail sont des catégories du capitalisme ! Et, mieux encore, pour certains, se réclamer de Marx pour proférer une telle énormité ! La défense du travail ne signe donc en rien une fascination productiviste – quoique cela ait pu laisser libre cours à celle-ci – mais vise l’expulsion de la bourgeoisie de la direction de l’économie. Si les travailleurs produisent toute la valeur économique, pourquoi devraient-ils non seulement verser des revenus aux propriétaires du capital mais en sus être commandés par eux ?

Sur le plan de la valeur « morale », le mouvement ouvrier socialiste dans toutes ses composantes et plus largement la population dans son ensemble, dont la paysannerie longtemps dominante, ont toujours – à de rares exceptions près – revendiqué leur attachement au travail, compris comme l’action fondamentale d’humanisation de la nature. Je n’y trouve personnellement rien à redire. Si la bourgeoisie défend cette « morale du travail », ce n’est évidemment pas pour s’y adonner mais pour en profiter et en vivre grassement en en retirant les fruits. Car les droits de propriété ne sont pas honorés grâce au travail de leurs ayant-droit mais en prenant sur la valeur économique générée par le travail. C’est donc le travail d’autrui, c’est-à-dire son exploitation, qui est magnifié par la belle morale bourgeoise !

A bien y réfléchir toutefois, il peut être légitime de qualifier le RI de socialiste si on adhère au pire qu’a produit le mouvement socialiste historique – ou plus précisément sa dégénérescence (à partir des années 1930-1950 et la déroute définitive du socialisme libertaire). A savoir la fascination pour la bureaucratie d’Etat. Ce que proposent les socialistes étatiques du RI revient en effet à faire dépendre l’essentiel de la vie sociale du versement par l’Etat d’un revenu fiscalisé sans contrepartie. Autrement dit sans aucune autre légitimité qu’un « droit au revenu » qui pourrait être remis en cause à tout moment. Jamais la soumission à l’appareil d’Etat n’a été aussi ouvertement revendiquée tout en étant niée dans le même mouvement par la « fable » de l’intervention du Gentil Etat Providence comme garant d’une « société juste, responsable et démocratique »… et entièrement dépendante à son endroit ! La place manque ici pour discuter le degré de fausse conscience que révèlent des arguments présentant une étatisation encore accrue de la société française comme favorable à une émancipation personnelle et collective de l’ordre capitaliste. Je noterai simplement, à la suite d’illustres auteurs, que le développement de l’industrie et des bureaucraties (privées ou publiques qu’importe : elles ont depuis longtemps fusionné) a fragilisé l’idée de liberté à un point tel que ceux qui se prétendent ses meilleurs défenseurs ne peuvent plus la concevoir que dans un cadre qui la réduit encore et toujours. De ce point de vue, c’est donc possiblement une très bonne nouvelle – elles ne sont pas légion – qu’une partie de la population résiste encore à l’idée du revenu de base.

Ecologiste ?

Le caractère écologiste du RI n’est pas davantage fondé. Plutôt qu’un long discours, contentons-nous de compter – attitude certes peu glorieuse mais reposante. En France, nous dit M. Lepesant, « le revenu disponible moyen est d’environ 24 000 €/an » – en fait plutôt proche de 20 000 € si on prend en compte l’intégralité de la population (pour ses promoteurs le RI doit également être versé aux enfants). Il serait donc très possible de financer un RI de 12 000 €/an (1 000 €/mois). « Ouf » soupire t-il d’aise sans s’attarder plus que nécessaire… Pardon, encore cinq minutes Monsieur l’écologiste ! Il est parfaitement vrai qu’il est possible de financer un RI de 1 000 €/mois pour chacun du berceau à la tombe. Mais quelles en seraient les conséquences politiques ? A l’échelle macro-économique le besoin de financement serait colossal. Même en comptant sur des réaffectations fiscales générées par la suppression des minima sociaux, des bourses étudiantes, des aides au logement, etc. les besoins peuvent difficilement descendre en dessous de 400 à 500 milliards €. Si on écarte la proposition irréaliste de les financer par une création monétaire supplémentaire – qu’elle soit « publique » ou « locale » ne changerait rien au résultat : une formidable inflation –, il nous faut compter sur l’arme fiscale. Où va t-on chercher 500 milliards € sur les quelques 1 300 milliards € de revenus distribués chaque année dans notre économie ? Un socialiste souhaitera sans doute ponctionner les « profits » (l’excédent brut d’exploitation des entreprises financières et non financières). Ceux-ci, d’une valeur annuelle supérieure à 300 milliards €, sont (hélas ?) fort insuffisants. D’autant plus que, sans entrer dans les détails, cette valeur économique est loin de se transformer en revenus monétaires : les dividendes et intérêts perçus par les (riches) ménages en France en 2015 ne sont « que » de 120 milliards € (source : Insee, Tableau économique d’ensemble 2015). Enfin, et surtout, le RI étant nécessairement d’origine fiscale, il a besoin que les institutions de l’économie marchande soient performantes. Celles-ci ne sont en effet rien d’autre que la branche sur laquelle il souhaiterait s’asseoir puisqu’il s’agit de les ponctionner. Or fragiliser les « profits », les revenus de la propriété, c’est casser la dynamique du capitalisme. Rien de déplaisant certes, à un détail près que cela provoquerait l’effondrement de la base fiscale nécessaire au financement du RI. On voit par là que celui-ci est tout ce qu’on voudra sauf écologiste (et encore moins décroissant) puisqu’il vit en symbiose avec les institutions marchandes-capitalistes dont la croissance coûte que coûte de la valeur économique est l’alpha et l’oméga. Il est donc impossible de financer un RI comme le défendent ses partisans « progressistes », à savoir un versement effectif à tous les habitants du pays qui se combinerait avec des revenus du travail (ou de la propriété). La seule façon de financer un revenu inconditionnel c’est qu’il soit… conditionné par les revenus des personnes ! Soit un revenu minimum, venant éventuellement compléter de faibles revenus du travail afin d’atteindre un montant minimal de revenu monétaire. Autrement dit un RSA éventuellement augmenté, personnalisé et irrévocable.

Sous des arguments grandioses et entièrement fallacieux, c’est donc ni plus ni moins la vieille rengaine libérale du revenu minimum qui nous est servie. Et en effet, seule la défense libérale du revenu minimum inconditionnel est cohérente. Il est impossible de le financer sans fortement baisser les salaires, ce qui permettrait de tenter de restaurer les taux de profit (fort dégradés) et de relancer la machinerie capitaliste-industrielle qui connaît de sérieux ratés. Par « salaires », précisons qu’il faut comprendre les salaires directs (« nets ») et surtout les cotisations sociales, le salaire mutualisé, ressource importante de la Sécurité sociale laquelle serait progressivement rayée de la carte. Voilà quelle est la véritable raison d’être de tout ce battage autour du RI. Laquelle est froidement, et logiquement, assumée par M. Lepesant avec sa proposition de retraites forfaitaires fiscalisées pour tous de 1 000 € par mois. Exit deux siècles de luttes de classes, 70 ans de Sécu !

Démocratie capitaliste !

Dans un tel tableau, quelle est donc cette mystérieuse « démocratie » dont les partisans écolos du RI ne cessent de chanter les louanges ? En quoi distribuer un revenu minimum pourrait-il de près ou de loin accroître de quelque manière que ce soit nos droits politiques ? Cet insondable mystère qui n’eut de cesse, longtemps, de m’obséder presque autant que la magie des nuits étoilées avant l’envahissement de l’éclairage électrique à peu près partout peut enfin être levé. Le financement du RI suppose que soient conservés la logique lucrative et les droits politiques qui l’accompagnent : le droit des actionnaires, des propriétaires du capital – et de leurs alliés hauts fonctionnaires – à décider en matière d’investissement, de production des marchandises. La démocratie que renforce le RI est donc celle… des actionnaires et de leurs alliés. Elle n’était pas franchement menacée mais, chers écologistes pro revenu de base, merci pour eux ! En attaquant inévitablement les ressources de la Sécurité sociale, le RI nous priverait définitivement d’institutions qui furent à l’origine inventées pour que la population tout entière – les travailleurs – prenne en main son destin économique, contre le pouvoir des actionnaires et des hauts fonctionnaires1. Or, c’est à cette seule condition que nous pourrions collectivement décider ce qu’il faudrait produire – et ne pas produire – à l’échelle de la nation, des régions, des communes. Une société libre, démocratique se donnerait des institutions à même de stopper, dans de formidables conflits politiques, la destruction du monde sensible et civilisé par les machines industrielles produites par les classes dirigeantes « privées » et « étatiques ». (Avec, il est vrai, le soutien de millions d’entre-nous.) De quelque côté qu’on se tourne le RI renforce au contraire notre sujétion. Ses défenseurs libéraux, logiquement, n’y trouvent rien à redire. C’est d’ailleurs contre les perspectives révolutionnaires de la Sécu que les classes dirigeantes l’ont progressivement étatisée. Cette étatisation va être encore accélérée – sauf lutte de classe féroce – avec le président Macron : suppression de l’UNEDIC, retraites « à points », destruction de la cotisation sociale au profit de la fiscalité. Le RI constituerait ainsi la dernière touche à leur contre-révolution bureaucratique d’étatisation tout en rendant socialement acceptable le développement du sous-emploi avec, comme au XIXe siècle, des myriades d’auto-entrepreneurs (et non plus de travailleurs) proposant librement les services tirés de leur capital humain sur les marchés.

A la hauteur de leur (modeste) influence les écolos pro revenu inconditionnel auront bel et bien participé à l’usinage des esprits en ce sens. Par leurs erreurs manifestes, leur lecture entièrement biaisée du réel, ils indiquent au moins à tous ceux que la servitude dégoûte « si bien qu’on l’accoutre » dans quelle direction ne pas aller. Si j’adhérais un instant, le temps de conclure, au point de vue libéral selon lequel on devrait juger une action non à ses motivations mais à ses conséquences, ils pourraient presque en être remerciés.

Dominique Lachosme

1Voir D. Lachosme, Pour une démocratie économique, Lyon, Atelier de création libertaire, 2016.

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1 commentaire sur “REVENU de BASE (suite, au FOND !)”

  1. « Si les travailleurs produisent toute la valeur économique… »
    Voilà une supposition qui me laisse béat ; le « travailleur » en question qui produirait la « valeur économique » en question : ne sont que des abstractions.
    La fable bourgeoise que je dénonce, c’est précisément cette fable qui raconte que « les travailleurs produiraient toute la valeur économique » ; il ne faut pas nier qu’il y ait production de valeur économique (valeur d’échange), il faut nier que l’on puisse légitimement indiquer QUI a en été le « producteur ». Pour le dire autrement : c’est l’ensemble d’une société qui produit la valeur économique. Pour croire que ce sont des « travailleurs », il faut aujourd’hui un certain type d’organisation sociale. Laquelle ? Le capitalisme !
    Etre socialiste, c’est placer la société toute entière à l’origine de la production de toute la valeur économique : et dans ce cas, ce sont tous les membres de cette société qui doivent en profiter. Voilà pourquoi, je défends que le RI est bien une mesure socialiste.
    Elle l’est d’autant plus que j’ai toujours défendu le RI en même temps que le revenu maximum (ce que se garde bien de dire cet article à charge, et qui ment donc par omission !) : et pourquoi est-il injuste que certains s’enrichissent du travail des autres ? Pourquoi, sinon, parce que cette distribution inégalitaire repose sur la même fable bourgeoise selon laquelle, économiquement, on pourrait indiquer QUI est le véritable producteur de la valeur économique.
    C’est au nom de cette double limitation, plancher du RI et plafond du revenu maximum que je continue de me revendiquer « écologiste ».

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