Comment ceux qui nous gouvernent nous manipulent et nous détournent de la réalité du monde (1)

Atmosphère, atmosphère !

Quand le climat sature
Florence Leray*

* Philosophe et journaliste, auteur de l’ouvrage Le Négationnisme du réchauffement climatique paru en févier 2011 aux éditions Golias.
Cet article a été publié dans Entropia N° 14 printemps 2013.

 

Le chiffre a été annoncé publiquement plusieurs fois tout au long de l’automne 2012 par différents organismes « crédibles » : le 06 novembre, le cabinet d’audit PricewaterhouseCoopers (PwC) déclare dans son étude Low Carbon Economy Index[1] qu’ « aux taux de croissance actuels des émissions de carbone, le réchauffement climatique pourrait atteindre au moins 6°C d’ici la fin du siècle. » Le 02 décembre, le Global Carbon Projet, une plateforme scientifique internationale sur l’étude du carbone,  publie une évaluation[2]  dans la revue Nature Climate Change indiquant qu’« au rythme où croissent les émissions de dioxyde de carbone (CO2), à plus de 3% par an en moyenne entre 2000 et 2011, la hausse du thermomètre mondial pourrait excéder 5°C en 2100.» Le 10 décembre, dans son rapport Global Trends 2030[3] (« Tendances mondiales 2030 »), le National Intelligence Council (NIC, le « Conseil national du renseignement américain »), c’est-à-dire l’équipe de prospective des services de renseignement américains, écrit que «  Si les émissions [de gaz à effet de serre] continuent sur la tendance actuelle, une hausse de 6°C à la fin du siècle est plus probable que 3°C, ce qui aura des conséquences encore plus importantes. »

C’est un fait : notre atmosphère arrive à un seuil de saturation de CO2 critique, qui menace à terme la survie de l’espèce humaine ainsi que toute forme de vie sur Terre. En effet, au-delà d’une hausse de température de 2 °C, les scientifiques parlent d’un emballement climatique incontrôlable. Entre 1906 et 2005, l’élévation de la température moyenne du globe est de 0,74 °C. Selon certaines estimations, les émissions de CO2 devraient rester inférieures à 1 000 milliards de tonnes entre 2000 et 2050 pour que l’humanité ait une chance de maintenir cette hausse de température à seulement 2 °C. Or, depuis 2000, la consommation de carburants fossiles et la déforestation ont entraîné l’émission de plus de 450 milliards de tonnes de CO2 dans l’atmosphère. Si cette tendance se poursuit, le seuil des 1 000 milliards de tonnes sera dépassé en moins de dix ans…

L’emballement sera d’autant plus rapide que les océans arrivent également à saturation. Nous savons que les océans, mers, lacs et forêts de la planète absorbent environ la moitié des émissions de CO2 produites par les activités humaines, dont 15% par les seules eaux australes. Or, le réchauffement du climat a réduit la capacité de l’océan Austral à absorber le dioxyde de carbone atmosphérique. En 2001, l’absorption de CO2 de cet océan a arrêté d’augmenter, tandis que les émissions de CO2 dans l’atmosphère progressaient… Par ailleurs, le CO2 a acidifié les océans : l’acidité des océans aurait progressé de 30 % depuis le début de la révolution industrielle, soit une baisse de 0,1 du pH, pour atteindre 8,1. Sur la base des prévisions du GIEC, l’augmentation actuelle du taux de CO2 dans l’atmosphère devrait encore diminuer le pH des eaux du globe de 8,14 actuellement à 7,8 d’ici la fin du siècle. Des recherches sur les impacts de cette acidification montrent que plus le taux d’acidification est important, plus les espèces possédant des coquilles ont des difficultés à les fabriquer. Or, ces espèces sont indispensables à la chaîne alimentaire marine : plancton microscopique, coquillages, mollusques, coraux… Enfin, le réchauffement des océans, c’est également la menace de la libération des hydrates de méthane contenus dans les fonds marins. Une menace à prendre d’autant plus au sérieux lorsque l’on sait que le méthane est un gaz à effet de serre 25 fois plus puissant que le CO2…

 

+6°C : vers l’Apocalypse ?

Faisons un peu de prospective : si, en 2100, la température moyenne du globe augmentait réellement de 6°C, que se passerait-il ? Telle est la question que s’est posée le journaliste scientifique britannique Mark Lynas. Dans son ouvrage Six degrés, publié en 2007, il donne la réponse : ce serait l’Apocalypse. Tout sur Terre serait condamné à mourir de chaleur ou de faim. Ce scénario s’est en effet déjà produit il ya 250 millions d’années, à la fin du Permien. 95% des espèces sur Terre et sur mer disparurent. Les eaux montèrent de 20 mètres. L’eau de mer devint dense et salée. De super ouragans se déchaînèrent. Des inondations monstrueuses virent le jour. Une éruption volcanique gigantesque obscurcit le ciel. Les végétaux disparurent. L’oxygène baissa dans l’atmosphère, passant de 21% à 15%. Les océans libérèrent leurs hydrates de méthane (une éruption majeure de méthane océanique libère une énergie équivalente à 10 000 fois le stock mondial d’armes nucléaires). La couche d’ozone fut détruite, etc. Survivrions-nous aujourd’hui à une telle augmentation des températures ? L’apocalypse de la fin du Permien prit 10 000 ans. Notre apocalypse à nous prendrait moins de 100 ans… Déjà, au large des côtes de Namibie, du méthane remonte des fonds sous-marins, libérant du soufre toxique qui tue les poissons et empoisonnent les habitants du littoral.

Pour être certain à 75% que les températures ne dépasseront pas les deux degrés dans ce siècle, les émissions globales de gaz à effet de serre devraient atteindre leur sommet en 2015 puis décliner et être réduites de 85% en 2050. Cela devrait en théorie stabiliser les concentrations de CO2 autour de 400 ppm, ou de 450 ppm d’équivalent CO2 si l’on prend en compte l’effet des autres gaz à effet de serre comme le méthane et l’oxyde nitreux. Y parviendrons-nous ? [4] Le professeur australien Clive Hamilton, titulaire d’une chaire d’éthique à l’Université Charles Sturt, nous délivre dans son ouvrage Requiem for a Species publié en 2010 des informations pour le moins inquiétantes. En effet, selon une étude du cabinet allemand Anderson et Bows, même si nous parvenons à notre niveau maximum d’émissions de gaz à effet en 2020 – ce qui est déjà très optimiste, estime Clive Hamilton -, puis si nous les diminuons de 3% par an, nous parviendrons quand même à une augmentation de la température de +4°C d’ici à 2100, soit 770 ppm… A cette température, c’est la fonte assurée des glaciers de l’Himalaya et du Groenland. C’est aussi la perturbation de la circulation thermohaline : il fera plus chaud à l’équateur et plus froid aux hautes latitudes, l’Europe ne sera plus réchauffé par le Gulf Stream ni le Japon par le Kuro Shivo. Enfin, moins de CO2 dans l’atmosphère sera capturé par les eaux marines. Bref, à cette température, Bombay, Shanghai, Alexandrie, Boston, New York, Londres et Venise seront sous les eaux, et les villes à l’intérieur des terres feront face à un afflux permanent de réfugiés des régions littorales.

 

Qu’attendons-nous pour agir ?

Puisque nous savons aujourd’hui que la survie de notre propre espèce est menacée, pourquoi n’agissons-nous pas ? Afin de répondre à cette question, revenons au concept de saturation. Nous pouvons le définir comme le fait qu’un système – le cerveau, par exemple -, ne peut plus assimiler une nouvelle information, sous peine d’une « déconnexion ». Le système a besoin de faire une pause, sous peine de « crash ». C’est bien ce qui se passe dans notre esprit lorsque nous sommes soumis à trop d’informations anxiogènes : réchauffement climatique, effondrement de la biodiversité, acidification des océans, tensions sur les ressources naturelles, etc. Notre esprit sature. Nous sentant impuissants face à la menace et à l’ampleur du phénomène, nous préférons évacuer cette réalité et nous étourdir dans un hédonisme consumériste apportant une satisfaction immédiate, et ce, d’autant plus que la mondialisation et le matraquage publicitaire nous y incitent fortement.

 

Le déni

La première réponse est donc à chercher du côté de la psychanalyse. C’est en 1924 que Freud a employé pour la première fois le terme de « déni ». Ce concept qualifie un mécanisme de défense du Moi face à une réalité jugée comme angoissante. Face à l’inconnu, au changement, à l’horreur, à la barbarie, à l’inhumanité, aux chambres à gaz… à la catastrophe climatique, l’être humain préfère se voiler la face et reporter à plus tard les conséquences à tirer de sa confrontation avec le réel. Dans les années 50, ce phénomène de déni est réapparu sous la plume du psychologue américain Léon Festinger sous l’expression de « dissonance cognitive »[5]. Il s’agit, explique-t-il, du malaise que l’on éprouve lorsque nous découvrons que ce que nous tenions pour vrai est contredit par l’évidence.  Il a formulé ce concept à l’issue d’une analyse[6] qu’il a menée auprès d’un groupe d’ufologistes de Chicago qui s’étaient préparés à la fin du monde, le 21 décembre 1956. Mais la fin du monde n’a pas eu lieu, et la soucoupe volante des extraterrestres qui devait les sauver de « la grande inondation » n’est jamais arrivée… Au lieu d’admettre qu’ils avaient été dupés par un gourou, qui les a poussés à quitter leurs emplois, leurs conjoints, et à distribuer leur argent et leurs biens pour préparer leur départ à bord de la soucoupe, les membres de la secte ont préféré croire que Dieu les avait sauvés grâce à leur prière, et cela ne fit que renforcer leur croyance…

Face à la réalité du réchauffement climatique, nous nous comportons de la même manière : nous le nions. Le déni peut prendre plusieurs formes. L’engagement ailleurs : « je protège l’environnement », en recyclant par exemple ; le déni de responsabilité : « je ne suis pas la principale cause du problème » ; la condamnation de l’interlocuteur : « vous n’avez pas le droit de remettre en question mon comportement » ; le rejet du blâme : « je n’ai rien fait de mal » ; l’ignorance : « je ne connais pas les conséquences de mes actes » ; l’impuissance : « quoique je fasse, cela ne fera pas de différence » ; le confort : « cela m’est trop difficile de changer » ; ou encore, les contraintes inventées : « il y a trop d’obstacles ». Un déni radical avancera que le changement climatique n’est qu’un « vaste complot mondial » ; un déni partiel reconnaîtra qu’il y a bien un changement climatique, mais que l’homme n’en est absolument pas responsable : c’est la faute au soleil, au magnétisme terrestre ou bien encore à la variation naturelle du climat terrestre. Ou encore qu’il est inutile de s’y attarder, puisque les générations futures sauront trouver les solutions techniques pour y faire face…  D’autres encore se réjouissent du réchauffement climatique : de nouvelles routes maritimes voient le jour au pôle Nord, le dégel des terres gelées en Sibérie laisse le champ libre à des hectares de culture céréalière, etc.

Cette passivité collective est d’autant plus étonnante que notre cerveau reptilien est programmé pour se focaliser sur les « mauvaises nouvelles » afin d’assurer notre survie avant de songer à notre « mieux-vivre ». La survie de l’espèce humaine a déjà été menacée : ainsi, selon certains paléontologues, l’humanité a bien failli s’éteindre il y a 70 000 ans en Afrique de l’Est, en raison de sécheresses extrêmes, qui auraient réduite la population humaine à environ 2 000 individus[7]. Si l’espèce humaine a survécu à cette grave crise écologique, alors pourquoi ne parviendrait-elle pas à en surmonter une de plus ? C’est que la menace ici est mondiale – le réchauffement climatique ne s’arrête pas aux frontières – et définitive : une augmentation moyenne de la température de 6°C signifie un biocide planétaire.

 

Des injonctions contradictoires

Une deuxième raison peut expliquer notre passivité collective. Il s’agit du rôle des médias dans la diffusion de messages brouillés et d’injonctions contradictoires quant à la réalité et à la gravité du réchauffement climatique. J’en veux encore pour preuve la diffusion d’une récente émission de France Inter (le 7/9 de Patrick Cohen[8] du 21 décembre 2012) qui avait pour invité Pascal Bruckner. L’écrivain a profité de cette occasion pour tancer l’Europe, dont l’ « agitation » autour du réchauffement climatique n’est que « le symptôme et le symbole » de sa peur d’un changement de société, tandis que la Chine et l’Inde, qui considèrent le réchauffement climatique comme un « obstacle parmi beaucoup d’autres », sont dignes d’admiration… Pascal Bruckner n’a pas omis non plus de critiquer une étude parue dans la revue Nature. Il s’agit d’une analyse de la Simon Fraser University (SFU) de Vancouver publiée le 06 juin 2012 dans la revue Nature et intitulée Approaching a state-shift in Earth’s biosphere[9]. Cette étude, menée par 18 scientifiques, prédit une fin imminente à notre planète. Cette fatalité aurait lieu d’ici l’année 2100 et serait due à l’emballement des changements radicaux des écosystèmes et du climat de la Terre. Plusieurs points inquiétants sont soulevés : la dégradation générale de la nature et des écosystèmes, les fluctuations climatiques de plus en plus extrêmes et le changement radical du bilan énergétique global. Ces modifications finiraient par devenir irréversibles. Pour Arne Moers, qui a dirigé la recherche, « Une fois que le seuil critique sera dépassé, il n’y aura plus de possibilité de revenir en arrière ». Ce « seuil critique » serait l’utilisation de 50% des ressources terrestres, alors que 43% ont déjà été exploitées. Or, d’après Arne Moer, jusqu’à maintenant, « les hommes n’ont rien fait de réellement d’important pour éviter le pire car les structures sociales existantes ne sont juste pas les bonnes. C’est comme si on refusait d’y penser. Nous ne sommes pas prêts. Mes collègues ne sont pas juste inquiets. Ils sont terrifiés ».

Pour les intellectuels – ou « télectuels » de salon du genre de Monsieur Bruckner, cette publication n’aurait pour seul but que de semer la terreur dans l’esprit du grand public… Les lanceurs d’alerte ne sont donc pas les bienvenus dans les médias grand public. J’ai moi-même, après un passage le 18 juin 2011 à France Inter[10] dans l’émission CO2 Mon amour, été l’objet de vives attaques (ainsi que le responsable du programme, Denis Cheissoux, pour m’avoir invitée ) pour avoir oser tirer la sonnette d’alarme à l’occasion de la sortie de mon ouvrage Le Négationnisme du réchauffement climatique.

Conséquence : le grand public se désinvestit de cette question qui lui semble compliquée et hors de sa portée puisque – croit-il – les experts ne sont pas d’accord entre. Les lobbies du pétrole, de l’automobile et du charbon semblent avoir gagné la bataille : ils sont parvenus à semer le doute dans les esprits. J’ai expliqué dans mon livre la stratégie employée pour parvenir à cela. Il existe une certaine similarité avec les méthodes employées par les négationnistes de la Shoah, comme l’expliquait Pierre Vidal-Naquet[11] en 1995 (qui cite lui-même l’anthropologue américain Marshall Sahlins[12]) : « Le professeur X émet quelque théorie monstrueuse – par exemple : les nazis n’ont pas véritablement tué les Juifs (…). Comme les faits plaident contre lui, l’argument principal de X consiste à exprimer (…) son propre mépris pour toutes les preuves qui parlent contre lui (…). Tout cela provoque Y ou Z à publier une mise au point (…). X devient désormais le très discuté professeur X et son livre reçoit des comptes rendus respectueux écrits par des non-spécialistes dans Time, Newsweek et le New Yorker. Puis s’ouvrent la radio, la télévision et les colonnes de la presse quotidienne. »

 

Passivité de l’autorité démocratique

Une troisième grande raison renforce notre passivité : l’attitude de l’autorité démocratique. Si l’Etat ne réagit pas et ne prend pas des mesures martiales, c’est donc, croyons-nous, que cette histoire de réchauffement climatique n’est pas si grave que cela…. Pourquoi donc l’autorité démocratique ne réagit-elle pas ? La réponse est sans doute à rechercher du côté du système néolibéral qui est le réel maître de la marche du monde et qui a fait des hommes politiques ses valets… On peut sans doute ajouter la notion de « mensonge d’Etat » ou de double-discours de nos hommes politiques. J’en veux pour preuve le rapport Global Trends 2030 du NIC cité en début d’article. Ce rapport imagine le monde de 2030. Ses auteurs font un rapprochement entre le monde d’aujourd’hui et celui de grandes transitions historiques : 1815 (fin de l’empire napoléonien), 1919 et 1945 (lendemains des deux guerres mondiales), et 1989 (chute du mur de Berlin et fin de l’affrontement Est-Ouest). A chaque fois, disent-ils, le chemin de l’avenir n’était pas tout tracé et plusieurs options s’offraient au monde. Il en va de même pour les années qui s’offrent à nous. Ce rapport indique que les tensions à venir sur les ressources en eau et en nourriture risquent d’être avivées par le changement climatique. Même si ses auteurs refusent, probablement en raison du « climatosceptiquement correct » en vigueur chez une majorité d’Américains, de trop mettre en avant les résultats des modèles climatologiques, ils sont bien obligés de reconnaître que la planète se dirige vers une hausse de 6°C à la fin du siècle. Ce rapport est donc très clair : même si les climatosceptiques ont bonne presse outre-Atlantique et si certains d’entre eux siègent à la Chambre des représentants et au Sénat, dès qu’il s’agit de choses sérieuses et de risques encourus par les Etats-Unis, plus personne, dans les hautes sphères, ne doute de la réalité du réchauffement climatique. Alors, qu’attendent-ils pour agir ?

Voici un double discours qui n’est pas nouveau en matière de climat. Prenons pour seul exemple ExxonMobil : après avoir distribué entre 1998 et 2005 près de 16 millions de dollars à 43 think tanks climato-sceptiques[13], la société pétrolière américaine, qui avait soulevé l’indignation de nombreuses personnalités scientifiques, finit par faire son mea culpa en juin 2007, déclarant publiquement vouloir mettre un terme à sa campagne de désinformation climatique en affirmant qu’elle ne doutait plus des risques que pose le changement climatique. Pourtant, du 2 au 4 mars 2008, le Heartland Institute, un think tank (tristement célèbre pour avoir infirmé le lien entre tabagisme passif et problèmes de santé) basé à Chicago et financé par ExxonMobil et Philip Morris, organisa à New York une « Conférence internationale sur le changement climatique » autour de la question suivante : Le réchauffement global : crise ou supercherie ?. Cette assemblée réunit plusieurs « scientifiques » américains, canadiens, britanniques, hongrois et australiens pour torpiller une fois de plus la réalité du réchauffement climatique et semer le doute dans les esprits.

 

Un réchauffement imperceptible

Une quatrième raison explique notre passivité : nous ne réalisons pas vraiment concrètement que les températures augmentent. C’est l’histoire de la grenouille qui cuit à petit feu. La montée des températures est lente, et nous nous y habituons. Cela ne nous incite pas à réagir. D’autant plus que dans certains endroits du globe, la température baisse… Le grand public n’y comprend plus rien… C’est ici qu’il convient en général de faire appel à la métaphore suivante : un enfant qui a la fièvre a un front brûlant, mais ses mains – ou ses pieds – sont glacés… Le thermostat corporel est déréglé. Tout comme celui de notre planète.  Ainsi, nous sommes déjà à moitié cuits, mais, ramollis, nous tardons à donner le coup de patte salutaire qui nous permettrait de sortir de la marmite…

 

Tout système « persévère dans son être »

Enfin, nous terminerons cette tentative d’explication avec une cinquième idée. Celle qui consiste à penser, pour reprendre l’idée de Spinoza, que tout système tend à « persévérer dans son être » [14]. Cette formule signifie que chaque « chose » a une puissance qu’elle essaie de développer et d’affirmer, autant que le contexte (c’est-à-dire l’ensemble des autres choses) le lui permet. Ce contexte joue un rôle important. Chaque chose essaie non seulement de se maintenir « en vie », mais de se développer, d’agir, d’exercer la puissance de sa nature propre. Dans cet effort, chaque chose peut être aidée ou empêchée par les autres choses qui l’entourent. En biologie, ce principe est appelé « l’homéostasie », c’est-à-dire la capacité d’un système à conserver son équilibre de fonctionnement, dans une optique de viabilité et de durabilité. Sauf qu’avec le concept de saturation, le système – ici, en particulier le système capitaliste – persévèrera dans son être jusqu’à se saturer lui-même, s’intoxiquer lui-même avant de s’effondrer (cf. Bertrand Méheust).

 

Y-a-t-il encore de l’espoir ?

Alors, devons abandonner tout espoir de nous sortir de ce mauvais pas climatique ? Il est vrai, que, depuis le 21 août 2010, l’humanité vit désormais à crédit : en effet, depuis ce jour, nous avons entièrement consommé le budget écologique annuel de la Terre. La consommation mondiale en ressources naturelles vient de dépasser les capacités biologiques de renouvellement de ces ressources, plongeant tous les habitants de la planète dans une « vie à crédit »… Faut-il adopter pour autant l’injonction qui orne la porte des enfers de La Divine Comédie de Dante, « Toi qui entre ici abandonne toute espérance » ?

Le succès croissant de la vente des ouvrages de psychologie positive inspirée de la philosophie humaniste (cf. Le Défi positif de Thierry Janssen) qui met l’accent sur l’eudémonisme plutôt que sur l’hédonisme, laisse penser que l’être humain éprouve tout de même un besoin fondamental de donner du sens à sa vie en développant des qualités de tolérance, de gentillesse, de loyauté, etc. afin de mener une « vie bonne » dans le but d’être « heureux » (même si cette notion est floue et variable selon les cultures). Pouvons-nous dès lors espérer atteindre une masse critique suffisamment importante de personnes « éclairées » qui, pour paraphraser Gandhi, deviennent elles-mêmes le changement qu’elles souhaitent voir à l’œuvre dans le monde ? Dans ce cas, plutôt que de saturer l’espace public de messages alarmants, peut-être faudrait-il plutôt transmettre des témoignages positifs, susciter le désir de faire changer les choses ?

Si l’espoir en des lendemains meilleurs est une croyance pour les sots, comme le pensait Jacques Ellul, il ne nous reste plus que l’espérance, cette vertu qui consiste à continuer à espérer même quand la situation semble désespérée. C’est-à-dire à se battre : « l’espérance, c’est la résistance », disait Jacques Ellul. A moins que… A moins que le système économique, saturé, ne s’effondre, entraînant ainsi une décroissance subite et automatique des émissions de gaz à effet de serre et nous sauvant du même coup d’une catastrophe annoncée. Oui mais… Nous pouvons facilement imaginer quel retour à la barbarie découlerait de cette situation… La survie ne serait probablement pas assurée pour tout le monde… Alors, l’espèce humaine va-t-elle parvenir à son propre seuil de saturation ? L’humanité a-t-elle atteint un tel degré de délitement intellectuel et spirituel qu’elle n’est plus en mesure de prendre son destin en main et d’aller vers sa propre destruction ? Essayons encore de croire que nous serons humaine assez sages pour choisir, in extremis, une autre voie.



[1] http://www.pwc.com/gx/en/sustainability/publications/low-carbon-economy-index/index.jhtml

[2] http://www.globalcarbonproject.org/products/index.htm

[3] http://www.acus.org/files/global-trends-2030-nic-lo.pdf

[4] En 2007, date de la publication de son ouvrage, Mark Lynas concluait qu’il nous restait seulement sept ans pour commencer à réduire nos émissions, avant d’atteindre des niveaux de réchauffement dangereux. C’est-à-dire qu’il nous resterait d’après lui non pas dix ans, mais… à peine un an pour agir aujourd’hui. Selon une source officieuse du Giec, il ne nous resterait plus que quatre ans avant le seuil fatidique des +2°C…

[5] A theory of cognitive dissonance, Leon Festinger, 1957.

[6] When Prophecy Fails, Leon Festinger, Henry Riecken et Stanley Schachter, 1956.

[7] Meave Leakey (pr. de paléontologie, université Stony Brook, New York, États-Unis), Doron Behar (centre médical Rambam, Haifa, Israël), Saharon Rosset (Centre de recherche du groupe IBM à Yorktown Heights, New York, États-Unis).

[10] http://www.waternunc.com/fr2011/publica_le_negationnisme_du_rechauffement_climatique_en_question.htm

[11] Les Assassins de la mémoire, de Pierre Vidal-Naquet, Points Seuil, 1995, © La Découverte 1987.

[12]New York Review of books du 22 mars 1979, p.47.

[13] Le Négationnisme du réchauffement climatique, Florence Leray, Golias, février 2011.

[14] Cette formule « L’être d’un être est de persévérer dans son être », se trouve dans l’Ethique de Spinoza Livre III, proposition 6. Certains spécialistes préfèrent la traduire du latin autrement et dire : « Chaque chose, autant qu’il est en elle, s’efforce de persévérer dans son être. » Il s’agit d’une formule constante chez Spinoza que l’on retrouve aussi bien dans la correspondance que dans le Traité politique, Livre I, chapitre 2, paragraphes 5 et 6.