Le revenu universel au risque de la précarisation de l’emploi et du renforcement des inégalités

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notamment professionnelles, et entre les femmes et les hommes

C’est mon quatrième billet consécutif sur le revenu de base (RB), après une quinzaine d’autres publiés depuis deux ans (liste et liens en annexe). J’y reviens sur la question des impacts possibles sur la précarité et les inégalités. Indépendamment de l’actualité récente où c’est surtout à Benoît Hamon que l’on doit la vive résurgence de ce thème dans les médias et les débats publics, la question du RB m’intéresse depuis des années. Je participe régulièrement à des débats pacifiques et contradictoires sur le sujet, le prochain étant demain à Lille avec Virginie Deleu, une bonne avocate du RB (voir sa vidéo très récente). Je signale également la publication, hier, d’une analyse de Philippe Frémeaux, dont je partage l’essentiel des conclusions, assez prudentes. Mais il ne traite pas la question du présent billet.

Dans mon billet du 17 septembre dernier, j’écrivais : « En fonction du rapport des forces syndicales, politiques et sociales, le projet teinté de visées humanistes et émancipatrices du MFRB (mouvement français pour un revenu de base) pourrait bien devenir un outil de précarisation de l’emploi et de subventionnement indirect des employeurs qui abusent des petits boulots. […]

Par ailleurs, il serait aussi un outil de renforcement des inégalités professionnelles entre les femmes et les hommes, comme on l’a vu en France dans les années 1990 avec l’allocation parentale d’éducation qui a conduit à un fort retrait de femmes du marché du travail, en favorisant le modèle paternaliste du « male breadwinner » (l’homme apporteur de ressources). Or cette APE attribuée dès le deuxième enfant jusqu’à ce qu’il atteigne trois ans, avait comme montant 3000 Francs par mois, soit en gros le montant du RB proposé par Marc de Basquiat…

La question est donc, si l’on accepte de réfléchir à l’idée d’un RB, ce qui est mon cas : comment s’assurer que ces dérives, qui existent déjà, ne vont pas s’amplifier avec le RB ? ». Fin d’auto-citation

QUE DIT BENOIT HAMON ?

Je me reporte à son entretien dans Libé du 5 janvier. En voici des extraits, sur le thème du présent billet.

« Nous allons donc construire des formes de redistribution permettant progressivement de financer le revenu universel. Afin de toucher notamment les femmes, surreprésentées dans les emplois peu ou pas qualifiés, les métiers les plus pénibles, avec les horaires les plus décalés. Si demain vous proposez à une auxiliaire de vie, payée 1 300 euros par mois, de baisser son temps de travail en maintenant son pouvoir d’achat, elle le fera immédiatement.

Question de Libé : Vous n’avez pas peur de créer un «salaire maternel» ? N’est-ce pas une façon de renvoyer les femmes à la maison ?

Non, car c’est la possibilité pour elles de continuer à travailler, tout en disposant de moyens pour pouvoir réduire leur temps de travail. Ce qui m’intéresse, c’est qu’elles tirent de leur travail un revenu leur permettant de faire face à leurs besoins, mais surtout qu’elles aient les moyens de travailler moins quand leur travail constitue une peine ! […] Le revenu universel change complètement le rapport de force dans l’entreprise. Je reprends l’exemple de mon auxiliaire de vie : aujourd’hui, on leur demande de faire des toilettes de personnes âgées en dix minutes, là où elles ont besoin de trente. Quand on les interroge, ces salariées expliquent qu’elles maltraitent les patients dans leurs établissements, qu’elles perdent l’estime de soi en faisant mal leur travail. Alors oui, si le revenu universel est un moyen de se libérer d’un temps de travail où on ne s’épanouit pas, c’est un progrès. Le travail ne se résume pas à l’emploi. Les bénévoles n’ont pas de gratification, et pourtant ils font un travail ! Le revenu universel apporte une forme de reconnaissance au travail qui existe en dehors de l’emploi. C’est aussi une invitation à s’épanouir dans d’autres activités que l’emploi. » Fin de citation.

Voici plusieurs remarques critiques.

1) Benoît Hamon embraye d’emblée, comme si c’était la justification majeure du RB, sur le cas des femmes occupant des emplois aujourd’hui « peu qualifiés » et qui « constituent une peine ». Il privilégie ces exemples. Ce qui est préoccupant n’est pas qu’on accorde une grande importance à la situation professionnelle des femmes, mais que le revenu universel soit vu comme un atout pour elles d’abord, et pour les moins qualifiées d’entre elles. Comme si c’était un revenu de compensation des inégalités qu’elles subissent dans les sphères professionnelles et familiales.

Benoît Hamon aurait pu prendre l’exemple d’un ouvrier du bâtiment gagnant lui aussi 1.300 € et souhaitant lui aussi travailler à temps partiel grâce au RB, ce qui n’est pas invraisemblable. Mais non, comme la plupart des « honnêtes hommes », ce qui lui est venu à l’esprit pour le passage à temps partiel compensé monétairement est un cas d’emploi féminin peu qualifié.

2) B. Hamon botte en touche sur la question posée (le risque de « renvoyer les femmes à la maison »). Or ce risque existe bel et bien, comme je l’ai montré avec l’exemple de l’APE. Que cela le gêne est évident, mais alors il devrait envisager des solutions pour éviter ce risque.

3) Proposer à une auxiliaire de vie ou aide à domicile (c’est l’exemple) de gagner autant en réduisant son temps de travail parce que le RB financera la différence, c’est INCITER AUSSI BIEN CES FEMMES QUE LEURS EMPLOYEURS A RECOURIR DE PLUS EN PLUS AU TEMPS PARTIEL. Or cela n’est pas neutre sous l’angle du genre, on l’a bien vu dans le passé avec les abattements de cotisations sociales pour l’emploi à temps partiel mis en place en 1992, abandonnés dans la seconde loi Aubry après avoir constaté leurs effets inégalitaires. La RTT pour tous est à l’opposé de tels dispositifs.

On va me rétorquer : oui, mais cela relève de la liberté de choix des femmes (et des hommes) ! Après tout, les hommes aussi pourront faire des choix semblables (travailler moins en gagnant autant). L’objection ne tient pas, si on juge les projets selon le critère de l’égalité. D’une part, ceux ou celles qui ont de bons emplois correctement payés « choisiront » moins souvent que les autres de réduire leur temps de travail tout en touchant le même RB. D’autre part, dans un contexte où les inégalités professionnelles entre les femmes et les hommes sont déjà énormes, rajouter une incitation soit au retrait du marché du travail soit au temps partiel va frapper en priorité celles qui sont déjà défavorisées. Donc creuser ces inégalités entre les sexes. On trouve ici, une fois de plus, un exemple où « verser la même chose à tous » (quoi de plus égalitaire a priori ?) produit des inégalités parce que la situation initiale est très inégalitaire

On sait bien que le passage à temps partiel est très peu réversible, qu’il accroît la précarité (souvent, les premiers licenciés en cas de difficulté sont les temps partiels), qu’il s’accompagne de moins de droits à la formation, qu’il pèse sur les retraites, et qu’il signifie presque toujours l’abandon de toute perspective de carrière. Son expansion n’est pas une orientation souhaitable, avec ou sans RB. C’est vrai aussi bien pour les femmes que pour les hommes, mais dans les faits 80 % des temps partiels sont féminins. Le RB ne va pas arranger les choses. Sauf s’il s’accompagnait de mesures fortes contre cette expansion, mais je ne les ai pas vues, ni du côté du MFRB ni chez Hamon.

4) Enfin, insister sur le fait que c’est parce que ces femmes (auxiliaires de vie, etc.) ont de mauvaises conditions de travail et de rémunération qu’elle préfèreraient travailler à temps partiel pour le même revenu, c’est laisser tomber l’autre solution, celle de l’amélioration des conditions de travail, de rémunérations et de services rendus. Cela exigerait certes des financements publics, mais sans commune mesure avec ceux d’un RB généralisé.

Reprenons l’exemple des aides à domicile. Si l’enjeu d’un service de qualité et de bonnes conditions de travail et de rémunérations est de consacrer 30 minutes en moyenne à la toilette des personnes âgées, temps « relationnel » compris, et non pas 10 à 15 minutes. Si l’enjeu est de payer le temps de déplacement des auxiliaires de vie entre deux visites à domicile. S’il est de les former et de reconnaître leurs qualifications dans des conventions collectives nouvelles. Alors, c’est cela, et non une compensation de 500 euros incitant au temps partiel, qu’il faut préconiser et financer sur la base de dépenses publiques, ce qui serait bon pour le développement des associations chères à Benoît Hamon. Et si cette politique est menée, alors les emplois correspondants seront de bons emplois ayant du sens, à l’opposé de ceux qui « constituent une peine ».

Car c’est mal connaître ces métiers du « care » et les femmes qui les occupent (à plus de 95 %) que de penser que ces dernières n’y voient que de « sales boulots ». Certes, elles dénoncent les mauvaises conditions de travail et de salaires aujourd’hui. Mais plusieurs enquêtes sociologiques sur ces emplois ont montré qu’ils ont beaucoup de sens pour les personnes qui les occupent, en particulier dans leurs dimensions relationnelles, et qu’ils font appel à de nombreuses compétences. Il faut « juste » des politiques pour les revaloriser.

Il importe de débattre des idées de revenu de base, ou proches, selon les critères de l’égalité et de la protection sociale universelle si l’on souhaite qu’elles contribuent à une bonne société.

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