Pour une école de l’émancipation collective

Tout d’abord, saluons le « Sarkophage » pour avoir entamé une réflexion sur l’école (n°14), et souhaitons qu’elle se poursuive. Sur le fond, les analyses parues font totalement l’impasse sur le caractère de classe de l’école républicaine sous couvert d’égalité des chances, d’élitisme « républicain » et d’ascenseur social. Sur la forme, les solutions préconisées (retour des notes, des classements, du cours magistral et de la transmission des savoirs présentée comme conception révolutionnaire1de l’école) nous laissent perplexes. Il y aurait de l’émancipation dans ces pratiques centenaires, alors qu’elles représentent, pour nous, les principales formes de l’aliénation ! Ainsi « réfléchir, être créatif, travailler en équipe2» ne seraient que les moyens de faire accepter le passage au second rang des contenus cognitifs, alors qu’ils fondent, pour nous, le socle des changements indispensables ! Avec de telles révolutions le système a encore de beaux jours devant lui car, dans un tel décor, les enfants de pauvres n’auront pas plus de chance qu’aujourd’hui.

APPRENDRE…L’INVISIBLE

L’important, c’est tout ce qui se joue en deça de ce qui se voit : soumission à l’autorité, méritocratie, obéissance, savoirs présentés sous des formes énonciatives fondés sur une épistémologie idéaliste masquant fonction sociale et origine. Telles sont les vraies démarches de l’école, qui transforme celui qui hérite (capital financier, social, culturel) en celui qui mérite (Bourdieu). Les valeurs et normes du capitalisme sont libérales au sens économique (concurrence), sociales au sens darwinien (sélection), et individualistes (réussite personnelle). La pédagogie est un rapport social qui, dans le cours magistral, reproduit hiérarchie et domination : un savoir-objet prémâché3, chez un maître qui le dispense à des élèves rendus passifs. Dans ce processus, la domination, rarement analysée, prend largement le pas sur l’instruction, toujours mise en avant, à l’insu des transmetteurs et des “consommateurs”. L’Etat éducateur, fut-il républicain, est cet autre invisible qui structure le rapport pégagogique attribuant statut et rôle aux uns et aux autres. L’histoire de l’école renseigne sur ce point4. Soumission, dressage des individus assis six heures par jour comme de bons chiens savants, notre école est celle de l’oubli volontaire du corps et de sa fonction principale : agir…sauf en gym, où règnent en maître les valeurs de la saine compétition ! A la transmission magistrale s’ajoute l’évaluation (5.000 notes au cours d’une scolarité5) reproduisant concurrence et sélection etqui va faire intérioriser de façon naturelle à tous, méritants et déclassés, la culture du système, sous forme de dominants et dominés, culture qui se retrouve ensuite tout au long de la vie, dans les rapports inégalitaires médecin/patient, patron/salarié, élu/citoyen, marchand/consommateur, banquier/client, enseignant/enseigné…

APPRENDRE…EN CHERCHANT

Inutile de dire qu’une école digne de ce nom ne peut naître que d’une transformation radicale de la société, adoptant un système de valeurs humaines et écologiques dignes de ce nom, et non soumis à l’économique. L’humain est multiple, et l’école devrait le développer dans diverses dimensions : la construction des savoirs collectifs comme outil de la transformation du monde, la coopération, la psychologie, l’écologie sociale, la résolution non violente des conflits, la santé, la paix…la liste n’étant pas exhaustive. Comprendre, c’est inventer, disait Piaget. Rien ne va de soi, rien n’est donné, tout est construit, une connaissance, c’est toujours une réponse à une question, disait Bachelard. Comment, dès lors, se placer autrement que dans des processus d’invention, de recherche et de questionnements, de réponses élaborées par des confrontations de points de vue, de remises en question dans tous les domaines à partir du « réel » et de l’action sur le réel. La « vérité » n’est que le fruit d’une longue erreur rectifiée, il n’y a pas de vérité première, il n’y a que des erreurs premières, fécondes. Alors, oui à la création collective, à des savoirs de haut niveau créés dans des démarchesde recherche afin d’apprendre tous ensemble à changer le monde en agissant sur le milieu naturel et social, à des projets collectifs qui facilitent la co-construction et l’échange des savoirs en même temps que le vivre ensemble, où l’autre est un soutien actif et non un concurrent, où la forme, le dispositif, le processus sont également objets de débat parce que participant de la formation. Pour l’introduction à haute dose de la création artistique, théâtrale, musicale, chorégraphique…qui ne font pas des humains des gens soumis ni des bêtes à concours engraissées pour les médailles et la lutte des places, où le corps n’est considéré ni comme un objet de performance, ni comme un objet de contrainte, ni comme un objet de culte.

APPRENDRE… DU POUVOIR

Lire, écrire, compter, savoirs cognitifs ? D’accord, mais…lire comment ? En commençant par le B.A.BA répétitif qui en ôte toute envie, ou par la production de textes in situ tirés de la vie même de la classe ? La photosynthèse, la gravité, les fonctions, savoirs cognitifs ? D’accord, mais…au tableau noir et sagement assis ? Et la violence, la pauvreté, le voile, le racisme, savoirs cognitifs ? Absente de tous les processus éducatifs et de formation, la psychologie, savoir cognitif ? Mais voici le tir spectaculaire de microfusées par les enfants du Centre de loisir de Beaubrun à Saint Etienne6 qui, en vulgarisateurs scientifiques, tentent d’expliquer aux groupes de parents du quartier comment ça marche, comment ils calculent les hauteurs de culmination, comment ils en sont arrivés là : que de coopérations, que d’entr’aides, que de reprise de confiance en leurs propres capacités, que de prise de parole dans le quartier, que d’écriture (invitations, affiches, science-fiction…), que de mathématiques (altitudes, angles…), de physique (forces, résistances…), de technologie (astrolabe, mise à feu…), que de promotion d’un quartier pauvre…par lui-même ! Surtout, que de prises de pouvoirs : sur soi, sur les savoirs opérationnels, sur les idées reçues, sur l’avenir…avec les autres, car le cerveau est un organe social qui fonctionne en réseau, qui a besoin d’être stimulé par d’autres cerveaux, au sein d’un écosystème social et culturel.7

APPRENDRE…EN CO-OPERANT

La Banque Mondiale a bien compris, tout l’intérêt qu’il y a à travailler en équipe, à réfléchir, à être créatif, car les dominants ont toujours utilisé l’imaginaire des dominés à leur profit8, dans un management de la promotion individuelle, dans une religiosité de la concurrence entre travailleurs, dans un collectif où l’on flingue le concurrent, où l’on se flingue aussi (France Télécom), aboutissement ultime de la guerre de tous contre tous qui commence doucement et invisiblement à l’école de la République. Allons nous nous replier sur ce qu’il y a de plus sélectif, ringard et formaté sous prétexte que nos adversaires se sont saisis de ce qu’il y avait de plus novateur pour leur propre compte ? Leur pédagogie n’a jamais été un outil de la promotion collective, un outil “susceptible d’aider des classes dominées à développer les savoirs qui transformeraient la nature inégalitaire du système social9.La pédagogie du projet géré par les enfants n’est pas récupérée dans les managements productivistes, la classe coopérative non plus ! Des pédagogies nouvelles10 visaient la promotion collective des enfants du peuple et leur maîtrise du réel : elles apprenaient les plantes avec des maraîchers, le bois avec des menuisiers, l’écriture avec des écrivains, réalisaient le journal du quartier avec ses habitants…etc. Toute école, collège, lycée devrait avoir ses ateliers, son jardin, son centre documentaire, son labo, devrait travailler avec des entreprises, artisans et coopératives. L’école est à concevoir comme un agent de développement local humain et solidaire, via la mutualisation des savoirs, un acteur culturel productif pour la transition face aux effondrements climatique, alimentaire, économique, moraux, un agent de la construction d’un monde meilleur respectueux de la nature. Les « élites » ont fait de l’apprentissage un processus individuel et sélectif lié à la souffrance et à l’angoisse de perdre pour la majorité, alors qu’il devrait être, pour tous, un processus lié au plaisir, à l’action, à la transformation, à la coopération, au bonheur, et ce tout au long de la vie.

Joël Feydel, André Duny, du Collectif de la CEN*

* La CEN ou coordination de la nouvelle éducation populaire

1 – Le Sarkophage N°14, page 7, sous la plume de Nico Hirtt

2 – Le Sarkophage N°14, page 5, sous la plume de Mireille Popelin, FSU

3 – « Pédagogie des opprimés », Paulo Freire

4 – « L’école de Jules Ferry par ceux qui la transforment » Jean Foucambert, Edwy Plenel

5 – « La note, un engrais qui ronge » André Duny (Cahier de la CEN ,disponible sur www.la-cen.org)

6 – La CEN à Beaubrun : séminaire « nouvelles méthodes contre l’échec scolaire »

7 – « Le crépuscule de Prométhée », François Flahaut

8 – « Eloge de la fuite », Henri Laborit

9 – J.Foucambert, op.cit

10 – « L’école moderne », C.Freinet

A TITRE ILLUSTRATIF, ECOLE MATERNELLE DE LYON…A VÔMIR !

Chers Parents,

Votre enfant a été testé individuellement pour évaluer sa capacité à retenir le vocabulaire anglais.

Ensuite, chaque fiche dans ce livre est notée V+ travail supérieur, V travail suffisant, V- travail insuffisant.Les notes indiquent la capacité de votre enfant à suivre le cours, à participer en classe et son attention(ce jour là).

A partir de la grande section, des certificats de performance seront donnés aux trois premiers élèves de la classe et des certificats de mérite en conduite seront donnés aux plus responsables au niveau conduite pendant la classe de français et d’anglais.

Offert par la CEN

site : www.la-cen.org

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